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Briser le silence au Benin

Les cas de violence et de harcèlement sur le lieu du travail restent nombreux et semblent s’intensifier. Malheureusement, les victimes se taisent, par crainte de représailles de la part de leurs harceleurs et tourmenteurs.

Le Centre d’écoute et d'accompagnement (CAPJ/COSI-Bénin) contrattaque en proposant une ligne verte pour les Béninoises survivantes de violence et harcèlement au travail.

 

Au Bénin, 69% des femmes et jeunes filles ont été victimes de diverses formes de violence basée sur le genre (physique, verbale et psychologique, sexuelle) et de pratiques traditionnelles dévastatrices. 

Les cas de violence et de harcèlement sur le lieu du travail restent nombreux et semblent s’intensifier. Malheureusement, les victimes se taisent, par crainte de représailles de la part de leurs harceleurs et tourmenteurs.

Le Centre d’écoute et d'accompagnement (CAPJ/COSI-Bénin) contrattaque en proposant une ligne verte pour les Béninoises survivantes de violence et harcèlement au travail.

TEMOIGNAGE 

Un léger sourire aux lèvres, Françoise, 41 ans, témoigne (sous un faux nom): « Pour surmonter, il faut confronter. Je devais faire face et relever le défi, pour mes enfants et pour moi-même. Après avoir souffert en silence pendant des années, il fallait que je trouve de l’aide. C'est ainsi que je suis allée au Centre d’Accompagnement psychosocial et juridique (CAPJ). Aujourd’hui, je suis une survivante. »

En mars 2007, Françoise, alors 26 ans, est engagée comme secrétaire exécutive du directeur d’une société privée de transit et de transport du Bénin. Trois ans plus tard, son patron —propriétaire de la société— commence son harcèlement sexuel. Le harcèlement sexuel au travail représente quelque 20% des cas de violence basée sur le genre dans le pays.

« Un jour, il a appelé le bureau depuis sa maison et m’a demandé de lui amener des papiers. À mon arrivée, je l’ai trouvé seul chez lui. C’est alors qu’il a abusé sexuellement de moi. C’était la première fois, et cela a duré neuf ans. Il me menaçait, me disait que si j’en parlais à quiconque, il m’arriverait malheur. j’ai donc gardé le silence. »

À partir de ce jour-là, poursuit-elle, il s'arrangeait parfois pour envoyer les autres faire des commissions pour être certain d’être seul avec elle, et la soumettre encore et encore à ses abus. La première attaque a eu lieu en octobre 2010.

La dernière, à la fin novembre 2019. « Lorsque quelqu’un que tu respectes beaucoup abuse de toi, tu perds quelque chose. Moi, j’ai perdu mon courage et ma confiance. Je n’avais aucun système pour me soutenir à l’époque, et la dépression est apparue, parce que je craignais toujours de perdre mon emploi. J’ai souffert en silence jusqu’à rencontrer mon partenai

« Mon tourmenteur a presque détruit ma vie et celle de mes enfants. Ils ne sont plus allés à l’école pendant un an, parce que je n’avais plus les moyens.  »

En février 2021, deux ans après le dernier assaut, elle a finalement trouvé le courage de se confier à son partenaire et de démissionner. Elle a cherché de l’aide après avoir entendu une amie lui parler du CAPJ. Mais elle ne s’y rend pas avant le mois d’août. 

Aujourd’hui, son dossier est aux mains de la brigade des mœurs. « Au centre, on m’a écoutée, offertne aide psychologique. Et on m’a fourni un avocat. Ça a été réconfortant. Je me suis sentie protégée, soutenue. 

Marilyne (centre) en réunion de sensibilisation avec une groupe de jeunes filles qui suivent une formation de couture.

« L’étape suivante, c’était l’audience au tribunal », explique Marilyne Sourou, responsable du Centre d’Accompagnement psychosocial et juridique. « Entretemps, nous attendons une réunion avec l’avocat engagé en son nom par la COSI-Bénin. »

Le CAPJ fait partie de la COSI-Bénin (Confédération des organisations syndicales indépendantes du Bénin). C'est la COSI qui a mis sur pied de Centre, avec l’aide de son partenaire néerlandais, CNV Internationaal, face au constat du nombre croissant de femmes et jeunes filles victimes de harcèlement au travail.

‘Le manque de respect pour les droits des femmes reste la norme. En cas de violence, elle n’ont pas accès à la Justice, ou alors très difficilement.

Il fonctionne comme un centre d’écoute et de réconciliation, offrant ses services juridiques dans les situations de conflit sur le lieu du travail. Situé à Cotonou, le Centre donne une place aux victimes de violence et de harcèlement sur les lieux de travail et d’apprentissage. Ces victimes sont écoutées, conseillées et guidées psychologiquement et juridiquement. Elles reçoivent des soins de santé le cas échéant.

Annonce de la ligne verte du Centre d'Assistance Psychologique et Juridique de la Confédération de Syndicats Indépendants COSI Benin

La seule plateforme d'écoute

 

Les survivantes de tout le Bénin peuvent joindre le Centre en appelant la ligne verte 91 47 00 00. C’est la seule plateforme d’écoute dans tout le pays, établie dans le seul but d’aider les survivantes de harcèlement au travail. « La ligne est gratuite pour les abonnées des opérateurs téléphoniques les plus connus du Bénin. Grâce à cette ligne, le CAPJ enregistre les plainte set  soutient les victimes et survivantes en fonction de leur localisation géographique », poursuit Mme Sourou.

En utilisant cette ligne gratuite, elles espèrent briser l’omerta qui entoure le harcèlement sexuel des femmes et des jeunes filles sur le travail. Certes, le Bénin, tout comme bon nombre de pays africains, dispose d’un cadre juridique pour la prévention et la répression de la violence basée sur le genre, tel que stipulé dans la Loi 2011-26 du 9 Janvier. Mais ces lois restent souvent lettres mortes.

 

« Lorsque quelqu’un que tu respectes beaucoup abuse de toi, tu perds quelque chose. Moi, j’ai perdu mon courage et ma confiance.’

 

« Le manque de respect pour les droits des femmes reste la norme. En cas de violence, elles n’ont pas accès à la Justice, ou alors très difficilement. Les lois en faveur des femmes sont vaguement appliquées, voire pas du tout », explique-t-elle. 

Une des tâches de la COSI-Bénin consiste à plaider pour la ratification de la Convention C190 qui condamne toute forme de violence sur le lieu de travail, et donc aussi le harcèlement sexuel.

Au Bénin, 69% des femmes et jeunes filles ont été victimes de diverses formes de violence basée sur le genre (physique, verbale et psychologique, sexuelle) et de pratiques traditionnelles dévastatrices. Et pour 20% d’entre elles, il s’agit de cas de violence économique. 

En tant qu’organisation syndicale, la COSI-Bénin a également créé la Commission nationale des femmes, dont le but est de combattre le harcèlement sexuel au travail en informant et sensibilisant les femmes quant à leurs droits et au cadre juridique du pays.

 

» De 2020 à aujourd’hui, le CAPJ a enregistré 157 plaintes, dont des cas de harcèlement sexuel , de violence physique et de menaces. Tous ces cas sur des lieux de travail.

 

TEMOIGNAGE DE FRANCOISE (suite)

Maintenant j’ai le soutien du Centre, mais j’espère gagner le soutien des institutions judiciaires, car je cherche la justice, je veux que mon tourmenteur réponde de ses actes»

Aujourd’hui, Françoise est une de ces femmes que le Centre a aidée à trouver des réponses et rechercher la justice. Elle ne se considère plus comme une victime, mais bien comme une survivante. 

« Il fut un temps dans ma vie où j’ai pensé à me suicider, mais je me suis dit que ce n’était ça l’issue. Avec trois enfants, je devais demander l’aide de la COSI-Bénin. 

Maintenant j’ai le soutien du Centre, mais j’espère gagner le soutien des institutions judiciaires, car je cherche la justice, je veux que mon tourmenteur réponde de ses actes », ajoute-t-elle.

« Mon tourmenteur a presque détruit ma vie et celle de mes enfants. Ils ne sont plus allés à l’école pendant un an, parce que je n’avais plus les moyens.»

Quand aux effets à long-terme d’abus répétés sur une si longue période, elle affirme qu’il n’y a pire défi. « J’espère qu’on me rendra justice et que mon tourmenteur sera puni pour ses crimes. 

Je suis toujours sans emploi et dépends financièrement de mon partenaire et de ma famille. Je ne peux imaginer de retourner travailler pour un patron masculin. Un jour peut-être, mais pas encore.

Ceux qui ont le pouvoir doivent comprendre ce qui arrive; ils doivent écouter, nous soutenir. Quand tu souffres d’abus, tu deviens vulnérable et tu as besoin de tout le soutien possible. Je fais confiance au système et espère que mon tourmenteur sera dûment condamné. 

» De 2020 à aujourd’hui, le CAPJ a enregistré 157 plaintes, dont des cas de harcèlement sexuel (essentiellement dans le cadre du travail domestique), de violence sexuelle, de violence physique et de menaces. Tous ces cas sur des lieux de travail.

Deux procès en justice sont actuellement en cours. Les services juridiques sont offerts gratuitement aux survivantes et aux victimes grâce à un partenariat avec un buffet d’avocats dont les coûts sont couverts par la COSI-Bénin, avec le soutien de CNV Internationaal. « Cela a été mis en place quand nous nous sommes rendu compte que la plupart des femmes obtiennent rarement justice car elles ne peuvent se permettre les frais juridiques », déclare Mme Sourou.

Marilyne Sourou, animatrice du Centre (à gauche) pendant une échange d'expériences avec des femmes d'organisations syndicales du Benin, Niger et Sénégal

L'approche du centre d'assistance 

Elle explique que, s’agissant du rôle d’écoute du Centre, les survivantes qui viennent demander de l’aide sont reçues en toute confiance, écoutées, et leur plainte est enregistrée. « Ensuite, le Centre conseille et informe. 

Les mesures d’urgence sont prises le cas échéant et la personne est informée sur le système juridique et sur ses droits. Nous discutons des mesures possibles et orientons les femmes vers le service le plus adéquat, juridique ou psychologique.»

Certes. le CAPJ n’a pas la capacité d’offrir des soins holistiques, mais Mme Sourou précise que le Centre a un accord avec les centres de promotion sociale. Ces organismes publics spécialisés disposent des ressources nécessaires pour aider les victimes et les survivantes. 

Malgré la création de la ligne verte, il reste beaucoup de terrain à couvrir pour que ses services soient accessibles dans tout le pays. À cet effet, le CAPJ a organisé des ateliers de conscientisation et de sensibilisation au sud et au nord du Bénin, ainsi que des programmes d’information diffusés à la radio et à la télévision.

‘Le manque de respect pour les droits des femmes reste la norme. En cas de violence, elle n’ont pas accès à la Justice, ou alors très difficilement.

Le support de CNV Internationaal permet à COSI Benin d'organiser des séances de sensibilisation 

VBG on en parle

Forum rassemble professionels

Ils puisent aussi dans le pouvoir des réseaux sociaux. « Un forum WhatsApp a été créé en janvier 2021. C’est un point de rencontre d’information et de prise de conscience appelé.‘VBG, on en parle’. Il rassemble professionnels des médias, activistes antiviolence basée sur le genre, avocats, faiseurs d’opinion et dirigeants syndicaux. Avec ses 200 membres, le forum tient des débats sur des sujets relatifs à la violence au travail et à la Convention 190 et la Recommandation 206 adoptées par l’OIT sur la violence et le harcèlement sur le lieu du travail. »

 

Il est vraiment difficile pour les victimes de violence de dénoncer sur leur lieu de travail.

 

Mais le plus gros défi, souligne Mme Sourou, consiste à briser le silence. « Notre contexte culturel n’y est pas favorable. Il est vraiment difficile pour les victimes de violence de dénoncer sur leur lieu de travail. 

Au-delà de la culture, elles craignent de se retrouver au chômage, ou ne ne pas être suffisamment protégées de leurs tourmenteurs. Et comme les procès en justice sont longs et laborieux, elles n’ont pas toujours la résilience et la force d’y faire face. De plus, en ce moment, le CAPJ n’est pas encore connu partout ni accessible à toutes, et nous manquons de ressources techniques. » Mais tout cela ne les empêche pas de se battre pour la bonne cause.

Elle est confiante, car le gouvernement actuel du Bénin semble sur la bonne voie pour traiter le problème de la VBG au travail. Elle a foi aussi en ce que la ratification par son pays de la Convention 190 et de la Recommandation 206 sera très utile à sa lutte. Elle ajoute toutefois:

« Le plus important, c’est que les femmes qui soufrent sous le poids du silence brisent celui-ci et se libèrent. »

L'IMPORTANCE DE LIGNES GRATUITES

  • Les lignes gratuites jouent un rôle vital en permettant à ceux qui sont dans la détresse ou ont besoin d’un soutien psychosocial, de communiquer selon leurs termes et à leur heure. 
  • La confidentialité des appels donne aux gens un sentiment de contrôle, leur offrant ainsi toute liberté de parler de sujets qu'il serait risqué d’aborder en face à face. 
  • Appeler une ligne verte est une excellente manière d'être entendu et de recevoir de solides conseils sur la manière de régler un problème.

Traduction avec permission d’une article par Elizabeth Kameo qui apparaitra dans une édition de Vice Versa sur le thème de harcèlement et intimidation basée sur le genre

Date de publication 23 11 2022